L’histoire de la Les Paul est la plus romanesque de toutes les guitares électriques, parce qu’elle s’est écrite à l’envers. Conçue à contrecœur par un fabricant prestigieux qui méprisait les planches électrifiées, portée par un endosseur qui ne l’avait pas dessinée, arrêtée après neuf ans pour cause de ventes médiocres, elle a été sacrée a posteriori par une génération de guitaristes anglais qui jouaient des modèles d’occasion. Les exemplaires que Gibson peinait à écouler en 1960 valent aujourd’hui le prix d’une maison.

Kalamazoo contre Fullerton

Pour comprendre la Les Paul, il faut mesurer ce que Gibson représentait en 1950. Fondée à Kalamazoo, dans le Michigan, au tournant du siècle autour des idées du luthier Orville Gibson, la marque est alors l’aristocratie de la guitare américaine : des archtops de maître, des mandolines de légende, et la première guitare électrique à succès de l’histoire, l’ES-150 popularisée dès 1936 par Charlie Christian. Quand un certain Leo Fender, réparateur de radios californien, lance en 1950 une solid body en frêne à manche vissé, Kalamazoo hausse les épaules : ce n’est pas de la lutherie.

Le mépris dure ce que durent les chiffres de vente. La Telecaster s’installe, les commandes affluent chez Fender, et Ted McCarty, ingénieur devenu président de Gibson en 1950, comprend que l’entreprise ne peut pas laisser le marché de la solid body à la Californie. Il lance ses équipes sur une réponse, avec une consigne implicite : si Gibson doit faire une planche, ce sera une planche de luthier.

Les Paul, l’homme qui avait eu raison trop tôt

Ironie fondatrice : Gibson avait eu la solid body sous les yeux dix ans plus tôt. Lester William Polsfuss, dit Les Paul, guitariste vedette et bricoleur de génie, futur pionnier du réenregistrement multipiste, avait construit dès 1941 dans les ateliers d’Epiphone son fameux « Log » : un madrier de pin équipé de micros, flanqué de deux ailes de caisse pour sauver les apparences. Présenté à Gibson au milieu des années 1940, l’engin avait été poliment éconduit ; la légende, entretenue par Les Paul lui-même, veut qu’on ait parlé d’un « manche à balai avec des micros ».

Quand la riposte à Fender devient urgente, McCarty renoue le contact. L’accord signé en 1952 est un contrat d’endossement : la nouvelle solid body portera le nom de Les Paul, alors au sommet des ventes de disques avec Mary Ford, contre des royalties sur chaque exemplaire. La part exacte du musicien dans le dessin final reste débattue par les historiens ; celle de son nom dans le succès du lancement ne l’est pas.

1952 : la Goldtop, une planche d’aristocrate

La Les Paul Model de 1952 est l’anti-Telecaster. Corps en acajou surmonté d’une table en érable sculptée, héritage direct des archtops ; manche acajou collé au corps ; diapason court de 628 mm, plus souple sous les doigts que celui des Fender ; deux micros P-90 à simple bobinage, charnus et rugueux ; et cette finition dorée qui lui vaut son surnom de Goldtop. Le message est limpide : Gibson fait des solid bodies, mais en habit de gala.

Le lancement n’est pourtant pas exempt de ratés. L’angle de manche trop faible des premiers exemplaires impose un cordier trapèze sous lequel les cordes passent à l’envers, interdisant l’étouffement de paume : les guitaristes pestent. Gibson corrige en 1953 avec un cordier enveloppant, puis en 1955 avec l’ensemble chevalet Tune-o-matic et cordier stopbar, breveté sous l’ère McCarty, qui équipe encore les Les Paul actuelles. La gamme s’étoffe : Custom noire en 1954, surnommée « Black Beauty », Junior spartiate la même année, Special en 1955.

Anatomie d’un son : acajou, érable et diapason court

Avant de raconter la légende, il faut comprendre ce que cette construction produit à l’oreille, car tout le culte de la Les Paul repose dessus. Le corps en acajou apporte la chaleur et l’épaisseur ; la table en érable, dense et rigide, ajoute la clarté et l’attaque qui empêchent le son de devenir boueux. Le manche collé prolonge cette masse d’un seul tenant et favorise un sustain que les instruments à manche vissé n’atteignent pas de la même façon : les notes semblent s’éterniser, ce que Ted McCarty revendiquait déjà dans les publicités d’époque.

Le diapason court de 628 mm, contre 648 mm chez Fender, réduit la tension des cordes : les bends demandent moins d’effort, le toucher est plus moelleux, et cette souplesse a orienté tout un vocabulaire de jeu, du vibrato large des bluesmen aux legatos du hard rock. Ajoutez des micros plus puissants que les simples bobinages californiens, et vous obtenez l’exact contrepoint du twang : là où une Telecaster claque et découpe, une Les Paul pousse, soutient et chante. Les deux écoles du son électrique étaient en place dès le milieu des années 1950 ; elles n’ont jamais fusionné.

1957-1960 : le PAF et les « Bursts », l’apogée ignorée

Deux innovations vont, sans que personne le sache alors, fabriquer un mythe. En 1957, Gibson monte sur la Les Paul les humbuckers conçus par l’ingénieur Seth Lover : deux bobines en opposition de phase qui annulent les parasites des simples bobinages. L’autocollant « Patent Applied For » collé sous ces micros donnera leur nom aux « PAF », les micros les plus copiés et les plus fantasmés de l’histoire, au son à la fois épais, précis et vocal.

En 1958, la Goldtop cède la place à une Standard dont la table en érable, souvent joliment flammée, s’habille d’un dégradé cherry sunburst. Produites jusqu’en 1960 à environ 1 700 exemplaires selon les décomptes généralement admis, ces « Bursts » sont aujourd’hui considérées comme le sommet absolu de la guitare électrique. Chaque exemplaire est unique : le figuré de la table varie du plus sobre au plus spectaculaire, et le pigment rouge du sunburst, instable à la lumière, s’est effacé différemment sur chaque guitare, donnant ces teintes miel, tabac ou fanées que les collectionneurs décrivent avec un lexique de sommelier. Un détail de chimie des vernis est ainsi devenu un critère d’expertise à six zéros.

En 1960, pourtant, le verdict commercial est sans appel : trop lourde, trop chère, trop datée face aux Fender et aux débuts de la vague instrumentale, la Les Paul se vend mal.

1961 : l’arrêt, et le malentendu SG

Gibson tranche : en 1961, la Les Paul à table sculptée disparaît au profit d’un corps fin en acajou à double échancrure pointue, plus léger et moins cher à produire. Le modèle porte d’abord le nom Les Paul, mais l’endosseur n’aime pas cette guitare nerveuse qu’il n’a pas vue venir ; entre réserves du musicien et renégociations contractuelles, son nom quitte l’instrument, rebaptisé SG, pour « Solid Guitar ». La SG fera sa propre carrière, d’Angus Young à Tony Iommi. La Les Paul originale, elle, est morte. Croit-on.

La résurrection anglaise

Le mythe naît à Londres, au milieu des années 1960, dans les mains de gamins qui achètent d’occasion ces guitares que l’Amérique n’avait pas voulues. En 1966, Eric Clapton enregistre avec John Mayall l’album dit « Beano » : une Burst de 1960 branchée dans un combo Marshall poussé à fond, et soudain le monde entier veut ce son, épais, chantant, infini. Le disque fait plus pour la Les Paul que dix ans de catalogue. Suivent Peter Green chez Fleetwood Mac, dont la Burst « Greeny » passera plus tard à Gary Moore puis à Kirk Hammett, Mike Bloomfield aux États-Unis, Keith Richards, et enfin Jimmy Page, qui acquiert en 1969 sa « Number One » de 1959 et en fait l’arme lourde de Led Zeppelin.

Submergé par une demande qu’il avait enterrée, Gibson réédite la Les Paul en 1968. Elle ne quittera plus jamais le catalogue, et le couple Les Paul-Marshall devient l’équation du hard rock naissant ; cette moitié amplifiée de l’histoire se lit dans notre article sur l’histoire de Marshall.

Norlin, la traversée, la renaissance

Le passage sous le contrôle du groupe Norlin, à partir de 1969, vaut à Gibson sa période la plus critiquée : corps multiplis dits « pancake » et renfort de volute au manche dès 1969, poids en hausse, contrôle qualité fluctuant tout au long des années 1970. Comme chez Fender au même moment, la décennie installe durablement la hiérarchie du vintage : les modèles d’avant restent l’étalon. Le rachat de 1986 par Henry Juszkiewicz et David Berryman redresse la barre, avec un allié inattendu : Slash, dont la Les Paul bandée de « Appetite for Destruction » en 1987 rebranche toute une génération sur le modèle. Ironie supplémentaire dans une histoire qui n’en manque pas, la guitare en question n’était pas une Gibson : c’était une réplique de Standard 1959 construite l’année précédente par le luthier californien Kris Derrig. Gibson finira par éditer une réplique de la réplique, sous le nom d’Appetite for Destruction Les Paul. Passée la restructuration financière de 2018, Gibson s’est recentré sur son cœur de métier, avec des gammes Original fidèles aux cahiers des charges des années 1950.

Pendant ce temps, les Bursts originales sont devenues des actifs financiers : les transactions se chiffrent couramment en centaines de milliers de dollars, et les exemplaires historiques, comme « Greeny », se négocient à des niveaux tenus confidentiels que la presse spécialisée estime en millions.

Lester Polsfuss, l’autre histoire

On aurait tort de réduire Les Paul à un nom sur une tête de guitare. Lester Polsfuss fut l’un des inventeurs majeurs de la musique enregistrée : pionnier du réenregistrement, expérimentateur des vitesses de bande, il a posé avec ses disques des années 1950 les fondations du studio multipiste moderne, et son nom figure autant dans l’histoire de la production que dans celle de la lutherie. L’homme est resté musicien jusqu’au bout : chaque semaine, jusqu’à sa disparition en 2009 à 94 ans, il tenait sa résidence dans un club de jazz new-yorkais, où des générations de guitaristes venaient saluer celui dont ils portaient le nom en bandoulière. Peu d’instruments peuvent revendiquer un parrain qui ait à ce point mérité son mythe.

La Les Paul aujourd’hui : par où commencer

La gamme actuelle décline la formule de 1952 avec une clarté retrouvée. Chez Gibson, la Les Paul Standard existe en déclinaisons 50s et 60s, différenciées par le profil de manche et les micros ; nous avons consacré un test complet à la Les Paul Standard après plusieurs semaines en conditions réelles. Studio et Classic offrent l’essentiel pour moins cher, tandis qu’Epiphone, la marque sœur, propose des Les Paul fidèles à une fraction du prix, porte d’entrée historique vers le modèle.

Reste l’essentiel, qui ne se lit dans aucun catalogue : la Les Paul est la preuve qu’un instrument peut rater son époque et gagner l’histoire. Dessinée contre Fender, sauvée par ses fossoyeurs, elle forme avec la Stratocaster le couple fondateur du son électrique : à vous de choisir votre camp, en sachant que les plus grands ont souvent refusé de trancher.